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Sorare, les cartes de footballeurs : ce qui tient, et ce que l'ANJ ne dit pas

Les cartes de footballeurs sous licence officielle, par une société française : jeu de pronostics et collection à la fois.

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De tous les objets de collection sur blockchain dont nous nous sommes occupés depuis cinq ans, Sorare est celui qui a le mieux tenu, pour une raison qu'il vaut mieux poser d'emblée : ses cartes ne représentent pas des créatures inventées par une société qui espère les rendre désirables, mais des footballeurs réels, sous licence officielle, dans un jeu de pronostics auquel certains ont envie de jouer sans penser à la revente. Nous le citions déjà en présentant le modèle play-to-earn, quand il n'était qu'un exemple parmi d'autres.

Il y a pourtant une particularité que le lecteur français apprécie mieux que tout autre : Sorare est une société française, fondée à Paris, et c'est la France qui a inventé pour elle une catégorie juridique qui n'existe nulle part ailleurs. Tout ce qui suit a été vérifié le 30 octobre 2026 ; là où la vérification a échoué, nous le disons.

Comment la collection est faite

Le mécanisme est simple et, du reste, à la différence de presque tout le secteur, il n'a pas changé : pour chaque joueur et chaque saison, un nombre fixe de cartes est frappé, réparti sur quatre niveaux, et ce nombre détermine seul la rareté d'un exemplaire.

  • Limited, jaunes : 1 000 exemplaires par joueur et par saison ;
  • Rare, rouges : 100 ;
  • Super Rare, bleues : 10 ;
  • Unique, violettes : une seule, que la plateforme présente elle-même comme l'objet de collection définitif, un par joueur.

À côté existe évidemment un niveau gratuit, dont les cartes servent aux tournois d'entrée et n'ont aucune valeur d'échange. Dans la saison en cours, que la plateforme appelle « Sorare 27 », un système de paliers de jeu a par ailleurs été introduit — Reserve, Roster, Key, Star, Icon — qui ne remplace pas les raretés : ce sont deux axes distincts, l'un dit à quel point une carte est rare, l'autre combien elle pèse sur le terrain, et les confondre est l'erreur la plus répandue.

Quant à la blockchain, Sorare en a changé deux fois : née sur Ethereum, la plateforme est passée en juillet 2021 à StarkEx en invoquant des raisons environnementales, puis a déplacé en octobre 2025 toutes les cartes sur Solana, en laissant les soldes en ether sur Base. Les détenteurs ont vu leurs cartes transférées sans aucune démarche, ce qui, dans ce secteur, mérite d'être signalé.

Ce que la France a inventé, et ce qu'un récépissé ne vaut pas

La France a fait l'unique chose que personne d'autre n'a faite : elle a créé une catégorie juridique exprès. Elle s'appelle JONUM, pour jeux à objets numériques monétisables, et se situe entre le jeu d'argent et le jeu vidéo. Les articles 40 et 41 de la loi SREN, la loi n° 2024-449, en ont posé le principe ; le décret n° 2026-60 du 4 février 2026 l'a rendu applicable à compter du 7 février 2026, pour une expérimentation de trois ans, c'est-à-dire jusqu'en 2029.

Sorare s'y est déclarée, et à deux reprises. L'Autorité nationale des jeux publie la liste des offres de JONUM déclarées : au 30 octobre 2026 elle en compte cinq, dont deux au nom de Sorare — « SORARE PRO », récépissé n° 2026-02 du 16 avril 2026, et « SORARE », récépissé n° 2026-04, déposé le 2 octobre et publié le 7 octobre 2026. Les trois autres sont CYLIMIT, MFL et EQWIN.

Voilà le fait réglementaire le plus récent du dossier, et c'est pour cela qu'il faut le lire pour ce qu'il est. L'ANJ vérifie que le dossier est complet, délivre un récépissé, et écrit noir sur blanc que celui-ci « ne préjuge en aucun cas de la conformité de l'offre aux dispositions légales et réglementaires applicables ». Se déclarer, autrement dit, n'est pas avoir été approuvé. Sorare soutient que la démarche ne saurait s'interpréter comme l'aveu d'exploiter un jeu d'argent réel, et elle a raison sur un point : le régime JONUM a été conçu justement pour ne pas en être un.

Ce que nous n'avons en revanche trouvé nulle part, et nous l'avons cherché, c'est une prise de position de l'ANJ sur la licéité de Sorare. Pas de décision, pas de mise en demeure, pas de sanction, pas même un avis. L'autorité enregistre et surveille ; elle ne tranche pas. Il faut le dire dans ces termes plutôt que d'arrondir dans un sens ou dans l'autre : l'absence de condamnation n'est pas un permis, et la présence au registre non plus.

Deux éléments complètent néanmoins le tableau. Le 7 octobre 2026, l'ANJ et l'ARPP ont renouvelé leur convention sur la publicité, dont la nouveauté est l'intégration des JONUM dans le champ de la convention : la publicité de ces jeux passe donc sous le même regard que celle des opérateurs de jeux d'argent. Et la Commission européenne a interrogé la France sur l'articulation du cadre JONUM avec la directive sur le commerce électronique, signe que cette troisième catégorie n'est pas acquise à Bruxelles.

Le procès britannique, et deux procédures à ne pas confondre

L'affaire britannique est double, et superposer les deux volets est l'erreur la plus facile.

Le premier volet est pénal. La Gambling Commission poursuit Sorare pour avoir fourni des installations de jeu d'argent sans licence d'exploitation, au titre des sections 33(1), 33(4), 36(3) et 36(3A) du Gambling Act de 2005, en visant trois périodes distinctes comprises entre le 7 février 2022 et le 5 avril 2024. La société a plaidé non coupable le 4 octobre 2024 devant la Birmingham Magistrates' Court, en soutenant que la commission avait mal compris son activité. Le procès, d'abord fixé au 15 juin 2026, a été reporté : la date qui figure aujourd'hui sur le site de la commission est le 7 juin 2027.

Avis aux consommateurs de la Gambling Commission britannique intitulé « Consumer information notice : Sorare.com prosecution », daté du 26 septembre 2024.
L'avertissement est publié par le régulateur lui-même, et non tiré d'une reconstitution de presse. En bas de page, les mises à jour enregistrent les reports : c'est là que se lit la date réelle du procès.

Le second volet est un gel d'avoirs, et il porte sur un compte qui n'appartient pas à Sorare. En janvier 2025, la National Crime Agency a obtenu le blocage de 10 024 041,33 livres détenues par la Premier League, somme liée aux versements reçus de Sorare ; le 11 septembre 2026, un juge en a prorogé le blocage de quatre mois, en observant que l'activité de Sorare s'était poursuivie en Grande-Bretagne après les inculpations. La société objecte que le compte n'est pas le sien et qu'elle n'est pas visée.

La Ligue 1 y est, la Serie A n'y est plus

Les compétitions couvertes comprennent la Ligue 1, aux côtés de la Premier League, de LaLiga, de la Bundesliga, de l'Eredivisie et de la MLS, puis, dans un second groupe, la Primeira Liga, la Süper Lig et le Brasileirão.

La Serie A italienne, en revanche, ne figure dans aucune de ces listes, et le fait mérite un détour, car il vaut pour n'importe quel championnat, y compris le nôtre. Le 25 juillet 2022, la Lega Serie A annonçait un accord exclusif et pluriannuel avec Sorare, étendu à dix-huit clubs. Quatre ans plus tard, ce championnat a disparu de la plateforme, et aucune des deux parties n'a jamais annoncé la fin de l'accord : faute de communiqué, impossible d'écrire que la licence a été retirée ou qu'elle est arrivée à échéance ; nous constatons seulement qu'elle n'est pas opérationnelle. Un indice se trouve dans les comptes de la société, qui a réduit de cinq fois ses coûts de licences.

Page d'assistance de Sorare intitulée « Sorare Football Coverage : Global Leagues and International Competitions », qui décrit des compétitions dédiées, regroupées et à créneau libre.
La page par laquelle Sorare déclare elle-même ce qu'elle couvre. Les championnats sont énumérés plus bas : un contrat annoncé comme exclusif peut cesser d'exister sans qu'aucun communiqué ne le dise.

L'entreprise, qui a changé de métier entre-temps

La Sorare de 2026 n'est pas celle de 2021, et les chiffres qui circulent encore — six cent quatre-vingts millions de dollars levés, une valorisation de quatre milliards et demi — datent de cinq ans et ne décrivent rien d'actuel.

Celle d'aujourd'hui déclare plus de trois millions d'inscrits, dont un million arrivés en dix-huit mois, et une croissance de ses revenus nets de 85 % au premier semestre 2026. Ce sont toutefois des pourcentages d'entreprise sans valeur absolue, et nous les prenons pour ce qu'ils sont. Entre-temps, la société a fermé son bureau de New York, engagé un plan touchant 35 % de ses effectifs, une trentaine de postes sur cent dix, et levé en septembre 2026 un financement auprès de ses investisseurs historiques, dont le fondateur dit seulement qu'il se compte à huit chiffres.

Le moteur du redressement n'est pourtant pas la collection : c'est Arcade, un mode gratuit et rapide, que le fondateur décrit comme une startup dans la startup et crédite du million de nouveaux inscrits. La même histoire, au fond, que celle que nous retrouvons partout où une plateforme a survécu : tient celui qui a cessé de vendre ce qu'il vendait.

Revendre reste possible, et c'est déjà beaucoup

Le marché secondaire interne s'appelle Manager Sales, il fonctionne, et il coexiste avec les enchères sur les cartes neuves. Le paiement se fait par solde interne, en ether ou par carte bancaire, assortie d'une commission annoncée de 10 %.

À la vente, la commission du vendeur est de 5 %, avec des exceptions par ligue et par club qui peuvent la réduire ou l'annuler. Ce pourcentage remonte cependant à 2023, et nous ne trouvons aucune source récente qui le confirme : qui fait ses comptes le vérifiera au moment de vendre, plutôt que de se fier à cet article.

Avec le passage à Solana, les cartes auraient dû devenir négociables sur des places de marché extérieures, ce que la société annonçait en octobre 2025 comme l'un des motifs de la migration. Nous n'avons pas réussi à vérifier que ce soit le cas aujourd'hui, ni avec quels volumes : l'annonce décrivait une attente, et un an plus tard aucune source ne dit comment elle s'est réalisée.

Reste la donnée la plus gênante : le volume d'échanges actuel n'est pas public. Les agrégateurs qui l'affichaient autrefois n'exposent plus de mesures pour Sorare, et quiconque cite des nombres récents cite des estimations. Pour un objet de collection, c'est l'information qui compte le plus, comme nous l'expliquions dans la méthode pour savoir si un NFT vaut encore quelque chose : ne pas l'avoir est déjà une réponse partielle.

Ce qui tient, en somme

Sorare est vivant, dispose de licences véritables et d'un marché secondaire qui fonctionne : c'est, selon toute vraisemblance, l'objet de collection sur blockchain le plus solide en circulation.

Qui regarde depuis la France fera bien de garder deux choses à l'esprit. La première est qu'un championnat peut sortir du catalogue sans que personne l'annonce, l'exclusivité italienne de 2022 en étant la démonstration ; la Ligue 1 y est aujourd'hui, ce qui ne vaut pas garantie perpétuelle. La seconde est que la nature juridique de ce qui se pratique sur ce site fait l'objet d'un procès pénal ouvert dans un autre pays européen, dont le jugement n'arrivera pas avant la mi-2027, et que l'autorité française, elle, a choisi d'enregistrer sans se prononcer. C'est un vide, et un vide se lit mal quand on le prend pour une autorisation.

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